Nous avons comparé chacune des traductions de notre corpus ligne à ligne avec le texte original. Nous offrons ici les résultats de cette comparaison des trois premières traductions de l’oeuvre. Les comparaisons que nous présentons ont été opérées à partir du texte de 1726, publié par Benjamin Motte. La traduction de Desfontaines et celle, anonyme, parue chez Pierre Gosse et Jean Neaulme, sont toutes deux antérieures à l’édition de Faulkner, publiée en 1735. La correction anonyme de 1838, qui se fonde sur le texte de Desfontaines, ne paraît pas avoir pris en compte cette version ultérieure de l’original. Afin de mieux préciser la démarche de correction-traduction du texte de 1838, nous présentons ce texte en même temps que celui de Desfontaines. Ainsi, l’on peut plus aisément constater la manière dont l’auteur a révisé – ou non – le travail de l’abbé.

Nous avons retenu, pour ces trois traductions, trois grandes catégories de modifications apportées à l’original : les interpolations, les omissions et les transformations, que nous avons ensuite classées selon différentes catégories et sous-catégories. Les interpolations consistent en chaque élément que le traducteur a ajouté à l’original. Elles modifient ainsi profondément le texte source. Les omissions représentent les passages que les traducteurs n’ont pas rendu dans leurs textes, et qui privent ainsi le lecteur francophone de nombreux éléments. Les transformations désignent les passages que le traducteur modifie suffisamment dans sa version, sans les supprimer, pour que la compréhension du lecteur en soit altérée.

Ces différentes opérations sont réalisées en raison de six grandes catégories : la bienséance, la vraisemblance, la censure, l’adaptation culturelle, l’intervention et l’erreur.

Bienséance

Les critères de bienséance en France n’étaient guère les mêmes au Royaume-Uni qu’en France. Ainsi, les traducteurs gomment volontiers les références au corps humain ou animal comme à la moralité – c’est-à-dire le plus souvent à l’honneur ou à la dignité, mais aussi à la galanterie – des personnages. Nous avons également jugé pertinent de distinguer les passages portant sur le bas corporel et la violence physique. Les mentions de la nourriture et de l’argent sont de surcroît fréquemment éliminées.

Vraisemblance

Les omissions de vraisemblance relèvent souvent de la répétition. De nombreuses coupes de vraisemblance consistent, en outre, en des aménagements temporels qui visent à fournir davantage de cohérence à l’original : prolepses, analepses, et marqueurs temporels (que nous avons appelés temps afin de gagner de l’espace dans nos tableaux) sont régulièrement retirés. D’une manière similaire, certains marqueurs spatiaux sont également supprimés (espace dans nos tableaux comparatifs). Les interpellations au lecteur sont elles aussi souvent élaguées, sans doute parce qu’elles mêlent différentes temporalités narratives. Cette préoccupation pour la cohérence interne justifie également des coupes liées aux omissions précédentes. Certains segments disparaissent en raison de leur inadéquation à la représentation que se font les traducteurs des récits fictionnels : les passages jugés fantaisistes (extravagance), peu dignes d’intérêt (trivialité) ou trop techniques (technicité) sont souvent éliminés.

Les interpolations liées à la vraisemblance se divisent autour des questions de structure (il s’agit, pour le traducteur, de restituer l’ordre chronologique ou logique des événements comme des idées) et d’explicitation (où le traducteur estime que le texte source n’était pas suffisamment précis). On y trouve également des interpolations d’incises de discours rapporté. 

Censure

La crainte de la censure induit des omissions ou des interpolations en raison d’un référence à une situation ou à un personnage historique, tandis que certains passages sont retirés parce qu’ils ne conviennent guère au rang attribué à un personnage de fiction.

Adaptation culturelle

Certains éléments poussent les traducteurs à adapter leur texte en fonction de la culture d’accueil. Ils modifient ainsi régulièrement des éléments portant sur la langue, les realia, les unités monétaires et unités de mesure, les noms propres ou encore certains concepts.

Intervention

Les traducteurs sont parfois tentés d’intervenir directement sur le texte. Certaines de leurs interpolations semblent le fruit d’une réflexion personnelle suscitée par le texte, relevant de l’opinion. Plusieurs de leurs omissions et de leurs transformations, en outre, sont liées à certaines des coupes ou des ajouts qu’ils ont déjà opérés. Il s’agit alors de gommer les traces de leur passage.

Erreur

Toutes les modifications qu’apportent les traducteurs ne sont pas volontaires ! Un grand nombre d’entre elles semblent tout simplement provenir d’erreurs de leur part. Quelques omissions paraissent ainsi consister en des oublis d’inattention, tandis que plusieurs transformations sont en réalité des erreurs, bien compréhensibles, liées aux noms propres, aux nombres, aux realia, aux lieux, au lexique, aux langues fictives ou encore à l’anglicisme.